Festival International du Film de Locarno 2004 - Cinéastes du Présent

 réalisateur

Zhang Lu

Eugène Green

 date

du 04/08/2004 au 14/08/2004

 tags

Eugène Green / Zhang Lu

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En marge de la Compétition Internationale, la section Cinéastes du Présent (présentée également au FEVI) est apparue, aux fils des ans, comme la préférée d’une bonne partie de la critique, sorte d’équivalent, en plus important, de la Quinzaine des Réalisateurs cannoise. Présentant cette année une bonne douzaine de longs-métrages (pour ce qui est des réalisations en 35mm), Cinéastes du Présent se veut être « un inventaire idéal des nouvelles façons de faire du cinéma », déclaration d’intention certes un peu pompeuse mais plutôt prometteuse.

Chargé de débuter la section, Uncovered : tout sur la guerre en Irak (Uncovered : The War on Iraq), nouveau documentaire de l’États-unien Robert Greenwald, met en parallèle images d’actualité (interventions des différents responsables états-uniens, reportages de guerre, extraits des journaux télévisés) et interviews d’experts chargés de remettre en perspective et de démonter les propos tenus par Bush, Rumsfeld, Powell ou Rice. On l’avait deviné, le film se veut exclusivement à charge mais se situe quand même assez loin du tract propagandiste à la Michael Moore, grâce à la précision des témoignages des contradicteurs et à la déontologie nettement plus marquée de Greenwald.

Premier long-métrage, réalisé en commun par la vidéaste Sabrina Farji et la chorégraphe Paula de Luque, Cielo Azul, Cielo Negro suit, dans Buenos Aires, la trajectoire de quatre personnages. Mélangeant passages en couleurs et en noir et blanc, alternant moments actés et performances dansées, insérant flashes-backs et flashes-forwards, le film a bien du mal à trouver son propre tempo, perdant le spectateur en cours de route.

Tang Poetry, premier long-métrage du Coréen Zhang Lu, est rythmé par l’insertion de poèmes tirés des œuvres de la dynastie Tang. Répondant à l’ascétisme et à l’opacité de ceux-ci, le film enchaîne plans fixes monacaux où austérité des situations, quasi-absence de dialogues et dimension infinitésimale de la narration font loi. Après s’être extasié devant quelques cadrages, on se trouve rapidement à court d’idées pour appréhender un film aussi difficilement attirant.

Autre premier film, Tenja est un road-movie où un Français d’origine marocaine retourne au bled pour enterrer son père. Hassan Legzouli nous propose, tout au long de cette traversée du désert, les habituelles scènes sur le thème « tout ce que j’aurais tellement aimé te dire mais que je ne t’ai jamais dites » et les traditionnelles interrogations sur ses racines, mâtinant le tout du léger sentiment de culpabilité que font peser certains marocains sur le héros, parlant mal l’arabe et totalement francisé dans son comportement. Film honnête, Tenja n’offre rien de moins ni rien de plus que ce qu’on en attendait.

Thriller efficace et rondement mené, Absolut du Suisse Romed Wymer mêle thématiques à la mode (altermondialisme, hackers, théorie du complot, affaires financières), propositions narratives en vogue (héros amnésique, superposition des différents niveaux de rêves et de réalités comme dans Femme Fatale de Brian De Palma) et structure formelle actuellement prisée (éclatement du récit façon puzzle, tournage en DV gonflée ensuite en 35mm). Pourtant, malgré ces processus maintes fois usités, on marche et l’ensemble s’avère plutôt bien fonctionner.

Film potache de fin d’études des deux Tchèques Vit Kluzak et Filip Remunda, étudiants en cinéma, Un Rêve Tchèque (Ceský Sen) est un gigantesque canular : les compères inventent de toutes pièces un supermarché, faisant réaliser tracts et publicités, réussissant à attirer, pour la prétendue ouverture, 1 500 personnes qui se sont trouvées face à un simple panneau sans rien derrière. Le film est tout d’abord brillant et percutant dans sa première partie où sont tournées en dérision toutes les étapes du processus marketing : relooking en parfaits managers des deux acolytes, création de la charte graphique du supermarché, réalisation de la chanson publicitaire (avec force cordes, chœurs d’enfants et harmonies destinées « à faire pleurer l’auditeur »), réunions de consommateurs pour tester le logo, suivi d’une famille pendant une journée entière dans un supermarché lambda afin de prendre en compte ses attentes, tournage des spots télévisés, élaboration des encarts presse. Cependant, au fur et à mesure que l’on s’approche de la date fatidique, les réalisateurs se font moins honnêtes intellectuellement : les tracts distribués annoncent des prix cassés alors qu’aucun article ne sera en vente, les gaillards achètent des produits ailleurs pour les recouvrir de leurs étiquettes factices, etc… Finalement, lorsque le pot aux roses est découvert, on est largement partagé entre empathie pour ces gens qui se sont fait flouer et complicité avec les cinéastes qui ont réussi à prouver combien la population est manipulable. Si cette conclusion n’est nullement révolutionnaire (« le marketing peut berner la population » ? la belle affaire…), elle s’accompagne d’une dénonciation autrement plus intéressante du mode de vie post-communiste : là où les familles étaient ensemble le samedi, dans leur jardin ou à la campagne, elles passent maintenant la journée dans les hypers, allant des rayonnages surchargés aux multiplexes cinématographiques en passant par le fast-food. En ayant voulu s’attaquer à cet état de fait (sans pour autant, et c’est louable, tomber dans un passéisme déplorable ni dans une ridiculisation desdites familles), les réalisateurs apparaissent toutefois, in fine, comme dépassés par leur propre fumisterie. En effet, celle-ci s’avère avoir même des conséquences politiques, eu égard à la proximité de la supercherie avec le référendum sur l’adhésion de la République Tchèque à l’Union Européenne : bon nombre de personnes dupées s’apprêtant à voter « non », assimilant cette campagne publicitaire aux promesses faites par les hommes politiques au sujet de l’Europe et ne voulant pas être trompées une seconde fois. Pas pleinement convaincu donc, on ressort de ce « rêve tchèque » interpellé mais ravi d’avoir vu un film nous amenant autant de questionnements et réflexions.

Dès son titre, Le Cou de Clarisse, premier film du Français Benjamin Esdraffo (ancien des Cahiers du Cinéma et de Trafic), évoque Rohmer. Le déroulement de ce moyen-métrage viendra largement apporter de l’eau à ce moulin : élocution détachée des acteurs, jeux amoureux taiseux et simplicité du décorum, tout y rappelle les films de l’auteur des Contes moraux (on remarquera, d’ailleurs, l’actuelle fascination qu’exerce Rohmer sur de jeunes cinéastes, quelques semaines après la sortie du très frais et très influencé Venus et Fleur d’Emmanuel Mouret). Se révélant une réussite du genre, Le Cou de Clarisse, film très français, ne trouve peut-être pas sa meilleure place dans un festival international situé à l’étranger, ce dont témoignèrent les maigres applaudissements et les quelques sifflets lors du générique ; mais nous, gaulois que nous sommes, nous avons aimé et applaudi.

Présenté juste à la suite du précédent, Mystification ou l’Histoire des Portraits est aussi un premier moyen-métrage centré sur les tourments de l’âme, signé par Sandrine Rinaldi, jeune réalisatrice également passée par les Cahiers. S’attaquant à l’adaptation contemporaine d’un dialogue philosophique de Diderot, la cinéaste met la barre assez haut, tellement il est délicat de parvenir dans une telle entreprise. Bien qu’elle prenne le parti de conserver quasi intégralement le texte original, celui-ci semble pourtant très actuel (même si quelques coquetteries de langage et longueurs le datent un peu), mêlant petites vengeances entre anciens amants, jeux de dupes et interrogations quand à la confiance à accorder à tel ou tel. Cette résonance dans le présent conjuguée à un ton décalé permanent font, au final, de Mystification ou l’Histoire des Portraits un marivaudage savoureux.

En clôture de Cinéastes du Présent est présenté le film que l’on attendait le plus lorsqu’on avait pris connaissance du programme du festival. En effet, on avait tellement apprécié Le Monde Vivant, paru l’an passé, que l’on avait hâte de voir Le Pont des Arts, le nouveau long-métrage d’Eugène Green qui, pour la première fois, s’est entouré, en plus de sa troupe habituelle, d’acteurs de renom : Natacha Régnier, Denis Podalydès et Olivier Gourmet. Au début du film, d’ailleurs, le décalage dans l’élocution et la prononciation entre ceux-ci et les « acteurs Green » se fait assez fortement ressentir, mais s’estompe peu à peu. Cette élocution très détachée et la prononciation de toutes les liaisons sont donc toujours présentes ainsi que les dialogues dits face caméra mais, sur le fond, le propos de Green s’est enrichi pour s’attacher à la perception que nous avons des arts, à la manière dont ils résonnent en nous et à l’espace qui existe entre ceux qui sont dans le monde des arts et ceux qui n’y sont pas (mais on est, ici, assez loin de la fable démagogique à la Goût des Autres). Le Pont des Arts est de ces films où les héros sont agrégatifs en philosophie ou font un mémoire sur la transcendance du surréalisme dans l’œuvre d’André Breton, où les « blagues » sont faites sur Heidegger (« que lis-tu ? »/« Heidegger »/« c’est bien ? »/« ne sois pas vulgaire »), où on prend des cafés Place de la Sorbonne et des déjeuners au Flore, où on se balade à Saint-Germain des Prés et au Luxembourg, où on va, le soir venu, au théâtre nô, etc… Film élitiste et parisianiste ? Probablement, mais c’est à la fois assumé, réducteur et ne rend pas grâce à ce film inspiré, libre, habité et d’une vénusté peu commune. Le meilleur film de cette année ? Peut-être bien. Le meilleur film du Festival ? Assurément.

Dates de sortie :
- Uncovered : tout sur la guerre en Irak  : 13 octobre 2004
- Le Pont des Arts : 10 novembre 2004
- Tenja : 2 février 2005
- Mystification ou l’Histoire des Portraits : 9 mars 2005
- Un Rêve Tchèque : 9 novembre 2005

François Bousquet
le 19/08/2004

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