15 décembre 2007
Plan K,
Bruxelles
Inutile de faire ici l’historique ou l’apologie du label unique et on ne peut plus essentiel qu’est Factory. On ne compte plus les ouvrages, les articles, les films, les documentaires et les émissions permettant de s’en convaincre. Bruxelles, qui a largement contribué à leur essor au tout début des années 80, les met une fois de plus à l’honneur, à l’endroit même qui accueillit Joy Division les 16 octobre 1979 et 17 janvier 1980 pour deux de leurs premières apparitions sur le continent. Tout un symbole...
Il n’est du coup guère étonnant que la grande foule se pressait dans cette salle dont la configuration n’est pas sans évoquer la Haçienda telle qu’on peut se la représenter quand, comme nous, on n’avait que 5 ans en 1980. Une foule de tous âges peuplait l’endroit, de 20 à plus de 50 ans, les vétérans de la grande époque étant nombreux à avoir répondu présent à cet appel à leurs souvenirs. Cette affluence a quelque peu compliqué certains aspects pratiques mais n’a en rien terni l’événement, tant les spectateurs faisaient figure de révérends dévoués à la cause du regretté Tony Wilson, à la mémoire duquel la soirée était dédiée (les profits étant destinés à la recherche contre le cancer).
Nous ne sommes pas encore présents lorsque Kevin Hewick se produit et ce sont donc trois vétérans du label, toujours actifs (ou plutôt de nouveau actifs pour l’occasion), qui se succédent devant nous. On arrive au début du set de Crispy Ambulance, que nous nous contenterons d’écouter de loin : interminable file au bar et surtout, longue visite au stand du label LTM, Les Temps Modernes nouvelle mouture, qu’on ne remerciera jamais assez de ressortir tous les joyaux de Factory et des Disques du Crépuscule en versions remasterisées, augmentées de moult bonus tracks et agrémentées de notes captivantes. Le son de Crispy Ambulance, rock-wave noir et rèche, est plaisant, sans être très accrocheur.
On nous avait vanté le talent des Names, groupe bruxellois que Wilson et Martin Hannett prirent sous leur aile à la faveur d’une démo glissée par leur auteur-compositeur Michel Sordinia à Rob Gretton lors du second concert de Joy Division évoqué plus haut. Nous ne les avions jamais entendus. Ce fut une révélation. Le groupe n’a produit que deux albums, Spectators of Life et Swimming, outre une poignée de singles, mais possède un son unique et le talent de songwriter de Sordinia est impressionnant, la grande majorité des titres charmant l’oreille dès la première écoute. Deux éléments sont à mettre en exergue dans cette splendide prestation : les mélodies conjuguées claviers-guitares, simples, mélancoliques et poignantes, et surtout le superbe timbre de voix de Sordinia, qui capte immédiatement l’attention et entraîne l’ensemble vers une pop cold-wave éthérée parfaite. Une découverte enchanteresse.
Le ravissement continue, tout en se faisant plus noir, avec la tête d’affiche, Section 25, piliers du label avec notamment A Certain Ratio, Happy Mondays, Durutti Column et bien sûr Joy Division et New Order. En 4 albums, le quatuor formé autour des frères Cassidy est passé d’un son post-punk rauque et caverneux (Always Now, The Key of Dreams) à une synthpop diaphane et aventureuse (From the Hip, Love & Hate), combinant ainsi, à l’image de New Order, électronique et guitares, ce qui est pour ainsi dire l’une des marques de fabrique de Factory. Le set de ce soir aura été dominé par le premier de ces styles, ce que l’on pourra légèrement regretter ; il reste qu’il fut de premier ordre, notamment grâce à une section rythmique tout aussi efficace que subtile. On peut largement penser à Durutti Column, les deux formations naviguant dans des eaux similaires avec un égal bonheur. En guise de point d’orgue, Monsieur Peter Hook, invité d’honneur de la soirée, vint emprunter la basse pour une reprise musicalement roborative mais vocalement imparfaite de Temptation. Excellent concert là encore.
Pour prolonger l’extase, les organisateurs avaient convié rien moins que Peter Hook, donc, et Martin Moscrop (A Certain Ratio) à officier aux platines. Ce dernier n’avait pas encore fait son apparition lorsque, la fatigue gagnant, nous reprîmes la route sur le coup de 2h30. Mais pendant une bonne heure et demie, nous pûmes, en compagnie d’une foule enthousiaste, profiter des bombes dancefloor délivrées par un Hooky très en verve qui n’hésite pas à faire l’avion avec ses bras et à signer des autographes tout en "mixant". Difficile en effet de parler véritablement de mix tant sa technique demeure approximative ; difficile aussi de prétendre avoir fait quelque découverte musicale tant sa sélection était, disons, peu aventureuse ; reste le plaisir de danser sur d’explosifs Happy Mondays, New Order, Sex Pistols, Clash, Chemical Brothers, Underworld, Killers, Blur, and so on...
Au final, ce fut très certainement à la soirée musicale de l’année que nous avons pris part. Une découverte essentielle, une confirmation attendue, une ambiance empreinte de dévotion enjouée, la mémoire éternelle d’une aventure musicale et humaine hors du commun. Long live Factory...
Gilles Genicot
le 29/12/2007