Masaru Konuma
Takashi Miike
du 01/04/2003 au 30/04/2003
Maison de la Culture du Japon,
Paris
La première partie de cette vaste rétrospective du cinéma japonais récent, au début de l’année, avait été l’occasion de redécouvrir des films d’auteurs reconnus comme Imamura ou Kurosawa ou émergents, comme Makoto Shinozaki ou Nobuhiro Suwa. La projection de M/Other de ce dernier fût l’occasion d’une rencontre informelle où le cinéaste expliquait les motivations de ces films et ses méthodes de tournage. Étant donné l’aspect documentaire et expérimental de son film, cette séance de débriefing était particulièrement intéressante. Dans la deuxième partie qui a lieu pendant le mois d’avril, la programmation s’est plutôt attachée à monter des films de genre et des films méconnus n’ayant pas eu la chance de bénéficier de l’effet tremplin des grands festivals pour se faire connaître en occident. On y retrouve des films des jeunes Takashi Miike et Takahisa Zeze, qui peignent une jeunesse qui explose dans la marge de la société traditionnelle, et des vieilles gloires du roman-porno Tatsumi Kumashiro ou Masaru Konuma qui s’investissent dans des projets plus personnels.
La Cité des Âmes Perdues, de Takashi Miike, se situe dans le genre balisé du film de yakusas. Mais au contraire d’un Kitano qui montre inlassablement les mêmes codes jusqu’à l’épure, Miike s’intéresse aux mutations de la pègre, les yakusas traditionnels étant dépassés par les triades chinoises et la bande de pieds nickelés héros du film, issue de la communauté brésilienne du Japon. Le film est souvent drôle et jouissif, comme souvent chez Miike. Il exacerbe les codes pour faire du moindre duel un combat dantesque, où le grotesque pointe sous la surabondance de moyens, ce qui sauve finalement la scène du ridicule. Il en profite pour jouer avec la diégèse : un coup de feu tiré à Okinawa est entendu hors-champ à Tokyo dans le plan suivant. Ce qui pourrait n’être qu’un exercice de style vain s’avère discrètement troublant, car le spectateur n’enregistre qu’inconsciemment que les images sont entrées en conflit avec sa perception du monde. Miike ne nous laisse de toutes manières pas le temps d’analyser cet événement, et continue son film à fond de train.
Le Jardin de Robinson, de Masashi Yamamoto, ne convainc pas. Ce film raconte l’histoire d’une femme un peu paumée, qui fait d’une usine abandonnée son jardin secret. Il est difficile de s’identifier aux réactions imprévisibles du personnage principal, qui hésite entre poésie de supermarché et retour aux sources écolo-paysan. Sa seule constance est de s’y prendre comme un manche quelque soit son entreprise. La peinture de la petite communauté qui gravite autour d’elle a le mérite d’être sans fard, mais on se lasse de suivre la chronique de leur vagabondage.
L’oeuvre de Masaru Konuma est mieux connue du public parisien depuis la rétrospective que lui a consacré l’Etrange Festival en 2002. Précédés par une rumeur flatteuse, ses romans-pornos SM étaient pourtant souvent engoncés dans les contingences du genre, à l’exception toutefois du superbe Esclaves de la Souffrance. Nagisa est un film récent (2000) et aborde un sujet différent : la chronique d’adolescence d’une jeune fille prénommée Nagisa. Le scénario, un peu convenu, au pathos exagéré, décrit les vacances de l’héroïne qui travaille dans la guinguette de sa tante, ses sorties avec ses amies ou sa cousine délurée plus âgée. Comme souvent dans ce genre de chronique, le film doit beaucoup à ses interprètes. Ils traduisent avec justice une certaine inconstance et une inconséquence, sans trop insister sur le côté mignon ou la rébellion.
Sombre crépuscule, de Shunya Ito (l’auteur de Female Convict Scorpion, étalon du cinéma japonais des années 70 dans la catégorie film de prisons de femmes), raconte l’histoire d’un vieux professeur qui sombre peu à peu dans la sénilité. Les membres éparpillés de sa famille doivent le prendre en charge, mais réagissent différemment face à cette situation nouvelle. Son fils arriviste se réfugie dans son travail, et des liens se tissent entre lui et sa belle-fille qui se dévoue. Cette situation n’est pas sans rappeler ce film d’Ozu ou un Chishu Ryu vieillissant se prenait d’une affection réciproque pour sa belle-fille incarnée par Setsuko Hara, délaissée par son mari qui ne voyait pas son dévouement. Le film de Ito en est un peu le double noir et réaliste : le héros de Ozu gagnait avec l’âge sagesse et recul sur le monde, tandis que son alter ego moderne perd peu à peu sa raison, sans espoir de guérison. Des acteurs tels que Setsuko Hara et Chishu Ryu permettaient de décrire des sentiments nobles et rares, alors que les personnages de Sombre Crépuscule sont enfermés dans leurs contradictions et leur lâcheté. C’est justement dans la peinture de leur volonté de rédemption que le film touche au plus près la vérité.
le 03/05/2003