Andrew Lau
Alan Mak
Katsuhito Ishii
du 29/06/2004 au 04/07/2004
Apollo,
Neuchâtel
Le festival de Neuchâtel en était à sa quatrième édition et a présenté un ensemble de films assez hétéroclites plus ou moins éloignés du genre fantastique, avec notamment une sélection asiatique, des films de science-fiction et une rétrospective dont les fleurons furent rejetés aux horaires les moins visibles. Roger Corman était cette année le président du jury de la sélection officielle, dont faisait également partie Claudio Simonetti, musicien de Goblin et compositeur de nombreuses bandes originales. Ce fût l’occasion de l’entendre parler de son oeuvre lors d’une rencontre avec Dario Argento qui venait quant à lui présenter son dernier film Il Cartaio.
The Saddest Music in the World, de Guy Maddin (Canada / 2003)
À Winnipeg (Canada) dans les années 30, une brasserie de bière organise un concours radiodiffusé de la musique la plus triste du monde. Avec ce sujet, Guy Maddin se livre à une satire en règle du show-business, où les artistes sont prêts à toutes les astuces grossières pour tirer les larmes et où les promoteurs sont de toutes manières les seuls à s’enrichir. L’une des forces des films de Maddin, c’est qu’il a des idées visuelles de scènes. On se dit que ça devrait être la régle, mais pourtant... Un seul exemple ici : les combats où deux musiciens sur une même estrade jouent à tour de rôle. Quand le public acclame l’un d’entre eux, son avantage est traduit physiquement par son avancée inexorable sur l’artiste malheureux. Le film est de plus servi par la présence de ses deux stars, Isabella Rosselini et Maria de Medeiros, dans des rôles qui mettent à mal leur image. Mais ce qui suffit à procurer du plaisir, c’est de retrouver cette photographie et ce montage si particuliers au cinéaste : ils renouvellent le regard.
Hard Luck Hero, de Sabu (Japon / 2003)
À l’occasion d’un match de boxe truqué, les cours de plusieurs destinées sont modifiés : le film raconte les histoires des différents protagonistes à coups de flash-back et de montage croisé. Auteur de comédies reconnu au Japon, Sabu n’a acquis que peu de notoriété par chez nous, malgré la sortie de Postman Blues il y a quelques années. Dans ce film il adopte un ton moins humoristique que dans ses précédentes oeuvres, même si certaines scènes qui tendent vers le loufoque font sourire. La réalisation essaie de prendre le meilleur de deux mondes en mêlant des tics modernes (caméra qui tressaute dans les scènes d’action, plans sous-cadrés au plus près des visages pour en renforcer l’intensité) et des effets artys (cadrages originaux et appuyés, une scène d’ouverture où la caméra observe au plus près les différents éléments d’une cuisine de restaurant). Curieusement, cela s’accommode plutôt bien avec les péripéties du scénario, en donnant au film une touche excentrique. Malgré tout, c’est souvent un peu longuet (la faute aux scènes regardées de plusieurs points de vue), et on en garde l’impression qu’il n’y avait pas grand chose à raconter.
The Taste of Tea , de Katsuhito Ishii (Japon / 2004)
Le film parle d’une famille japonaise de dessinateurs de mangas. Elle paraît au début un peu étrange : le grand-père invente des postures martiales que sa bru commente d’un air connaisseur, la petite fille fixe immobile les boutons d’or du jardin observée par son double géant... Katsuhito Ishii alterne les scènes où il se focalise sur ces micro-évènements de la vie quotidienne et des zooms arrières replaçant la maison dans l’immobilité de la campagne environnante, et crée ainsi un contraste entre l’étrangeté de certaines situations et la tranquillité extérieure. Ce sont les enfants qui commentent leurs vies, en voix off ou bien par l’intrusion de métaphores visuelles dans leur univers. Ces procédés donnent un ton très littéraire au film, et pourtant, un roman fait à l’identique sonnerait sûrement creux et prétentieux. Le film échappe à cet écueil en dépassant cette première introduction. Les bizarreries de la famille trouvent leur explication au fur et à mesure que l’on connaît mieux les personnages. On se rend alors compte que chacun de nous donnerait la même impression de folie douce à un observateur qui n’aurait qu’une vision partielle de nos vies. Alors on s’attache à ces personnages somme toute normaux quand la trame de l’histoire devient plus dense, et l’apparition de yakusas ou de héros de mangas ne surprend plus dans cet univers. Ils ne sont que des éléments de la poésie visuelle que Ishii met en place pour raconter des histoires simples, propres à rire et à pleurer. Le film peut alors montrer les premiers flirts d’un adolescent, le passage à tabac d’un employeur sexiste par son employée harcelée, l’enregistrement d’un clip de J-pop ou bien comment on effectue un tour arrière à la barre fixe.
Infernal Affairs, de Andrew Lau et Alan Mak (Hong Kong / 2002)
À Hong Kong, les triades et la police se livrent une guerre sans merci. Pour connaître les intentions de son adversaire, chacun a introduit depuis longtemps une taupe dans le camp adverse. Yan (le policier, interprété par Tony Leung) est passé du statut de petite frappe à celui de bras droit d’un parrain de la pègre, tandis que Ming (le voyou, joué par Andy Lau) a fait l’académie de police avant de gravir un à un les échelons de la hiérarchie pour devenir commissaire. Infernal Affairs décrit l’affrontement des deux hommes arrivés à ce moment de leur vie où ils s’interrogent eux-mêmes pour savoir de quel côté ils sont, après s’être comportés en parfait flic ou parfait voyou pendant plus de dix ans. Le film repose avant tout sur ses acteurs : le face-à-face entre les deux stars est à la hauteur de ce qu’il promettait, et les seconds rôles sont occupés par des figures que l’on prend plaisir a retrouver depuis plusieurs années dans les productions chinoises, Anthony Wong en tête, qui interprète le policier qui a introduit Yan dans les triades. La réalisation possède une jolie beauté classique, mais manque un peu de panache, peut-être est-ce dû au statut de blockbuster du film. Mais comme il a réussi son pari et cartonné au box-office de Hong Kong, relançant du même coup le genre policier dans l’industrie du cinéma local, on ne lui en voudra pas pour ça.
Infernal Affairs 2, de Andrew Law et Alan Mak (Hong Kong / 2003)
Le deuxième volume de Infernal Affairs est en fait un prologue au premier film et raconte les débuts de Yan et Ming sous leurs couvertures respectives, avec en toile de fond la guerre des gangs qui déchire la pègre de Hong Kong. Le style du film est très différent du premier : les stars ne sont plus là et les autres acteurs (toujours aussi bons) se retrouvent tous au premier plan. L’intrigue du film y gagne en épaisseur : il devient difficile de prévoir qui s’en sortira dans chaque camp. Sur le plan visuel, le film plonge dans le maniérisme : les grands moments ont lieu au ralenti, sur une musique orchestrale. Cela rappelle bien sûr les films qui ont fait la réputation de John Woo à la fin des années 80, et pourtant ce n’est pas pareil, pas d’action débridée ici mais plus souvent l’un des personnages qui se retrouve face à sa conscience. La grandiloquence est mêlée à un minimalisme des images qui restent on ne peut plus réalistes. Ceci, tout autant que le casting (pas de Chow Yun-Fat à moto), évite toute érotisation du film et provoque un sursaut intéressant du style du polar HK.
Azumi, de Ryuhei Kitamura (Japon / 2003)
Dragon Head, de George Lida (Japon / 2003)
Pour finir, deux films adaptés de mangas. Le premier est réalisé par Ryuhei Kitamura, auteur il y a quelques années de Versus, où yakusas et zombies se mettaient la pâtée sur fond de hard rock. Pas de telles fantaisies ici : Azumi est une orpheline élevée avec d’autre enfants par un soldat qui en a fait des assassins destinés à servir le pouvoir des Tokugawa. Le film est la succession des combats au sabre de la petite bande. Il n’en oublie pas la psychologie, puisqu’Azumi se demande longtemps à quoi ça sert de tuer autant (enfin on savait déjà qu’elle avait un cerveau car un jour en regardant le ciel elle s’est demandé pourquoi on ne voyait pas les étoiles le jour). Ce n’est pas déplaisant, mais c’est très mou et très plat. Cela ressemble à un feu d’artifice, et il y a même le bouquet final, où la quantité de combattants est sensé faire oublier la facilité avec laquelle ils succombent.
Le second de ces films, Dragon Head, décrit la quête de deux écoliers japonais au moment de l’apocalypse. Les scènes sont ici plus originales, mais le film souffre de ses longueurs. Dans le manga, un dessin des deux jeunes perdus dans une étendue immense devait donner une impression de désolation. Pendant la scène filmée, on attend avec impatience que les acteurs aient fini de traverser le décor, car il n’y a rien de plus à y voir. Les points communs de ces deux films sont la linéarité et la platitude du scénario. Le moindre film d’exploitation aujourd’hui se doit de ne pas être compréhensible avant une bonne demi-heure pour que le spectateur soit un minimum intrigué, et c’était d’ailleurs le cas pour tous les films vus jusqu’ici dans le festival, qui avaient été pensés pour le cinéma. Mais ici, nous sommes plutôt dans le domaine de l’illustration, et c’est bien dommage.
Dates de sortie :
Infernal Affairs : 1er septembre 2004
The Taste of Tea : 20 avril 2005
The Saddest Music in the World : 22 février 2006
le 06/07/2004