Yôji Sakate
Jacques Osinski
du 09/03/2010 au 03/04/2010
Théâtre du Rond-Point,
Paris
Comme plusieurs dramaturges contemporains, Yôji Sakate s’attache aux faits de société qui peuvent constituer des révélateurs de l’état, sinon du monde, du moins de son pays. Ainsi en est-il de cette catégorie de Japonais appelés les hikikomori, ces jeunes gens (près d’un million) qui ne sortent plus de leur chambre, y restent enfermés les yeux rivés sur leur ordinateur, seul contact avec le monde extérieur. À partir de cette situation, l’auteur a conçu une pièce ayant pour décor unique (et personnage central) un grenier, dans lequel huit comédiens vont rentrer et sortir, interprétant chacun plusieurs personnages, de l’ado reclus au SDF et de la mère se désolant que son fils ne sorte pas au pervers séquestrant une jeune fille.
La dimension fablesque, à l’évidence voulue par l’auteur (ce grenier comme métaphore de l’enfermement contemporain, de l’incapacité à s’ouvrir aux autres) ne prend malheureusement pas, pas plus que la transposition en Europe occidentale de cette pièce japonaise, avec ses références à une culture bien spécifique (dans les rapports parents-enfants ou professeurs-étudiants, notamment). À ce titre, la fragmentation du Grenier en saynètes de quelques minutes, avec musique jouée en live, noir et changement d’acteurs à chaque fois, empêche de pénétrer une pièce qui, en outre, ne présente pas de véritable fil narratif (hormis un MacGuffin vaguement policier qui revient de temps à autre). Dans la même optique, la mise en scène excitée de Jacques Osinski insiste trop sur le caractère sarcastique du propos, rendant difficile la prise de conscience de ce phénomène de société et des motivations des hikikomori, tandis que la plupart des comédiens adoptent un jeu très « télévisé » (diction trop prononcée, intonations marquées) peu pertinent.
En revanche, lorsque le grenier sort de sa destination première, lorsqu’il devient, pour une ou deux saynètes, refuge de montagne ou ascenseur d’hôtel, on tient quelque chose de plus intéressant, mais cette veine s’avère trop peu suivie par l’auteur. La langue de celui-ci nous a également posé quelques difficultés (peut-être dues à la traduction, laissons planer le doute), principalement dans son impossibilité à s’en tenir à la suggestion, obligée qu’elle est de tout surligner : des phrases comme « Une fois au sommet/On regarderait lentement autour de nous/À 360 degrés » ou « J’ai lâché le groupe et pris de l’avance/J’avais un besoin pressant/Genre grosse commission » auraient largement pu faire l’économie de leurs derniers membres. De même, quand Sakate s’essaye à des réminiscences historiques, faisant lire le Journal d’Anne Frank par une jeune hikikomori, comparant de facto leurs deux enfermements, on ne peut suivre le dramaturge. Celui-ci pâtit aussi (malgré lui, pour le coup) de résonances avec l’actualité : la scène où intervient un pervers séquestrant une jeune fille dans son grenier renvoie évidemment le spectateur à Natascha Kampusch, Elisabeth Fritzl et Jaycee Lee Dugard. Et, là encore, la mise sur le même pied d’ados immatures et asociaux et de victimes d’enlèvements et de crimes nous laissa sur le bord de la route.
le 02/04/2010