20/05/2010
Instants Chavirés,
Montreuil
Le hasard fait bien les choses : au détour d’un bref séjour parisien, l’occasion nous fut donnée de faire enfin connaissance avec deux vétérans de la scène électronique allemande. Cap donc vers les Instants Chavirés, en ce déjà caniculaire jeudi de mai, où une bonne centaine de personnes ont répondu à l’appel. On croit pouvoir dire que, pas davantage que nous, la majorité du public ne fut convaincue par la courte prestation (une vingtaine de minutes seulement) d’Andy Bolus, aka Evil Moisture. Grondements sourds continus, beuglements, larsens suraigus, sifflements et craquements assourdissants et oppressants : ce fauve furieux, peu actif derrière son attirail vintage, l’air hagard et presque désemparé, asséna du pur bruit peu attrayant.
Les choses changent radicalement lorsque Dieter Moebius et Hans-Joachim Roedelius font leur entrée. Actifs depuis près de 40 ans, avec un hiatus de dix ans précédant leur retour sur scène en 2007 (qui donna lieu à l’album live Berlin 07), les deux compères se sont déjà produits cette année au Brussels Electronic Music Festival, chroniqué dans ces pages mais auquel nous n’avons pu assister. Séance de rattrapage donc, en même temps que découverte complète pour nous. D’emblée, nous accrochons à l’excursion roborative sortie de nulle part, des tréfonds du temps et de l’espace, qui nous est proposée. Largement improvisées, non découpées, les compositions du duo évoluent et fluctuent constamment, agrégeant une grande diversité de couches et d’éléments dominés par des nappes, grincements et textures granuleuses. Cette électronique organique, en prise directe et longue en bouche, peut en cela évoquer leur illustre compatriote Klaus Schulze. Lorsque les sonorités se font plus industrielles, fourmillent d’effets cosmiques, puis glissent insidieusement vers une mélopée chaloupée, presque indianisante, avant de se raidir et de se recentrer, on ne peut qu’être impressionné par la maîtrise dont témoignent ces vieux camarades humbles et sympathiques qui semblent forcément très bien se connaître, chacun ajoutant son influx aux éléments instillés par l’autre pour produire à chaque fois un concert différent, l’ensemble fonctionnant impeccablement.
Ambiances, sonorités, effets, tout concourait à nous offrir un voyage personnel ponctué de nappes fragmentées et de claquements métronomiques de plus en plus endiablés et jouissifs. A la fois évanescente, brumeuse, lunaire et les pieds bien sur terre, l’efficacité planante est au taquet dans d’exquises envolées. C’est, au fond, comme un bon ragoût longuement mijoté, rehaussé d’épices peut-être en apparence difficiles à marier mais dont, au final, la conjonction se révèle on ne peut plus juteuse et réussie. Un bien beau moment hors du temps, en apesanteur.
le 24/05/2010