Soirée Erased Tapes : Peter Broderick / Anne Müller / Lubomyr Melnyk / Hatis Noit / Penguin Cafe

 date du concert

24/01/2020

 salle

Gaîté Lyrique,
Paris

 tags

Anne Müller / Erased Tapes / Gaîté Lyrique / Peter Broderick

 liens

Gaîté Lyrique
Peter Broderick
Erased Tapes

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Ayant suffisamment regretté que les plateaux concoctés par des labels étrangers ne tournent pas en France, on ne peut que se féliciter qu’après la soirée consacrée au label Hubro en décembre dernier, ce soit Erased Tapes qui se trouve à l’honneur en cette fin janvier. À Paris ce vendredi soir (et à Nantes, le lendemain, dans un dispositif probablement plus pertinent, on y reviendra), le label anglais programmait ainsi cinq concerts (et un DJ set de Kiasmos) pour lancer la nouvelle décennie (et non pour fêter ses 10 ans, comme l’indiquait abusivement la promotion autour de cette soirée, puisque le label a été fondé en 2007…).

Peter Broderick

Compte tenu de la richesse du plateau, les débats s’ouvrirent dès 19h30 avec Peter Broderick, installé dans la grande salle d’une Gaîté Lyrique presque remplie par un public judicieusement venu à l’heure car il ne fallait pas rater l’impeccable début du set. Ouvert avec Colours Of The Night, sa superposition de boucles vocales samplées et de plus en plus timbrées, et Old Time, le concert permit de retrouver l’États-Unien dans sa veine folk, sincère et touchant (à l’image de la dédicace faite pour Old Time, dédiée à deux jumelles dont c’était l’anniversaire le lendemain et dont le mari d’une d’elles avait envoyé une « liste de souhaits » au musicien). Après sa seule guitare et deux micros (un relié au sampler et un autre), Peter Broderick passa au piano pour un morceau ponctué de vocalises sur la fin, puis fut rejoint par Daniel O’Sullivan (à la guitare) pour plusieurs inédits moins convaincants, dans lesquels le pianiste passait parfois en force pour sa voix.

Revenant au solo pour deux titres au violon (histoire de se rappeler qu’il est un multi-instrumentiste doué), le musicien de Portland finit son heure de set par deux morceaux au piano (dont You Are My Love d’Arthur Russell, souvenir de son disque de reprises de 2018). Au total, ce fut donc clairement dans ces propositions plus dépouillées qu’on le préféra, portées ou non par son chant, oscillant entre néo-classique et folk, rappelant également la configuration de son concert donné dans le foyer de cette même Gaîté Lyrique en mars 2011.

Ce fut dans ce même foyer que la soirée se poursuivit, après une transhumance peu aisée, eu égard au nombre de personnes impliquées, nous conduisant à arriver dans le foyer alors qu’Anne Müller avait déjà débuté son set. De fait, les organisateurs avaient fait le choix de rester sur une soirée continue, enchaînant les concerts alternativement dans deux espaces (un peu à la manière d’un mini-festival, avec les inconvénients afférents : impossibilité de voir l’intégralité des sets, sauf à se téléporter, nécessité de jouer des coudes pour passer d’un lieu à l’autre) tandis qu’à Nantes, le lendemain, le plateau se déployait dans trois salles du Lieu Unique, de 15h à 22h30 (profitant, il est vrai, du fait de se dérouler un samedi). Alors que nous rendrons tout prochainement compte de son premier album, publié en novembre dernier sur le label londonien, c’était déjà la deuxième fois que nous assistions à une prestation d’Anne Müller. Avec le très bon souvenir de sa venue au Festival Soy en 2018, nous venions, confiants, voir l’Allemande et son solo de violoncelle.

Anne Müller

Samplant son instrument, manipulant ses pédales et potentiomètres de ses pieds déchaussés, la musicienne fit se succéder titres plus mélodiques (Nummer 2, avec ses empilements de montées chromatiques de six notes sur plusieurs octaves et coups donnés sur la caisse de son instrument) et ouvrages dans lesquels son violoncelle était utilisé comme producteurs de notes tenues ou de traits longs, résultats de larges coups d’archet. Variant ambient et néo-classique, l’Allemande sut enfin, avec Aarhus, aller chercher quelque chose de plus riche et varié : ligne mélodique rapide, vocalises et jeu en finger-picking assez piqué. Très belle confirmation (quoique trop courte puisque calé sur une demi-heure tout pile), cette prestation s’inscrivit dans la belle lignée de nos précédentes rencontres (scénique ou discographique) avec l’intéressée.

Retour dans la grande salle ensuite, pour assister au concert de Lubomyr Melnyk. En fait de concert, il faudrait plutôt appeler cela « performance » car, sur une heure, l’Ukrainien parla un bon quart d’heure (en début de set et entre ses deux morceaux) et fut au piano le reste du temps. Connu pour être le pianiste le plus rapide du monde, l’intéressé s’en expliqua donc longuement, détaillant sa technique, sa manière de procéder, l’origine de ses morceaux et autres considérations (sur Dieu ou sur Twin Peaks). Cette logorrhée verbale rejoignit sa logorrhée musicale puisque son continuous piano se veut aussi virtuose que démonstratif, joué très vite et sans temps mort, ni silence. Les notes dégringolaient (dégoulinaient ?), allaient et venaient, avec quelques accents plus marqué sur certains aigus, saturant l’espace et se situant à la limite entre le jeu et un travail de piano mécanique. Des samples de cordes furent envoyées depuis la console sur le second morceau, ajoutant une recherche émotionnelle finalement bien raccord avec l’aspect presque « fabriqué » de l’ensemble.

Hatis Noit

Une migration dans le foyer plus tard, on prit place pour le concert d’Hatis Noit, Japonaise qui, hormis un titre en hommage à Fukushima (avec samples de bruits de l’océan), concentrait son travail sur sa voix, superposant vocalises et chant. Les premières servaient de tapis sonore, souvent proches de quelque chose de mystique, puis le second, tout aussi réverbéré, se posait par-dessus. Des coups sourds, réalisés avec sa bouche, permirent, plus loin, de faire office de basses et contrebalancer l’aspect évaporé de son chant et de sa posture (pieds nus, tunique blanche, cheveux lâchés). Assez prenant, le set d’Hatis Noit parut toutefois peut-être un peu trop appuyé par moments (les cris d’animaux du dernier morceau), mais restait globalement dans la lignée de la soirée.

Celle-ci se clôtura, après un dernier déplacement de foule vers la grande salle, par une grosse heure du Penguin Cafe. Réactivation par Arthur Jeffes du célèbre Penguin Cafe Orchestra de son père Simon, décédé en 1997, cette formation britannique se veut aux confins de la musique contemporaine, du jazz et d’un minimalisme états-unien : toucher de piano, contrebasse jouée en finger-picking et fortement rebondie, batterie interprétée aux balais, quatuor à cordes. Narrant largement l’histoire de chaque morceau derrière son piano, Arthur Jeffes sut se faire parfois plus élégiaque dans son jeu (Adelie), parfois plus enlevé (les deux « tubes » du rappel, issus de la première mouture de sa formation : Perpetuum Mobile et Music For A Found Harmonium) ou put rejoindre un synthé pour un titre accueillant davantage d’électronique (Telephone and Rubber Band, échafaudé avec des notes répétées reprenant des tonalités de téléphone).

Penguin Cafe

Pendant que les deux violons et l’alto se relayaient à la prise en charge mélodique, le violoncelle se faisait plus discret. Dévolu à des percussions assez sommaires et sèches, le batteur ne phagocytait pas un ensemble ainsi bien équilibré. Si quelques facilités stylistiques se firent jour ou bien un peu de frustration face à la durée courte de certains morceaux dont on aurait aimé qu’ils se déployassent plus amplement, on fut, à l’instar du public, séduit et emballé par un concert, dont on n’attendait rien avant d’y assister, belle manière de conclure une soirée extrêmement cohérente.

François Bousquet
le 27/01/2020

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