Jean-Luc Lagarce
Christophe Rauck
du 25/02/2020 au 01/03/2020
Théâtre 71,
Malakoff
Un homme « encore jeune » rentre dans sa famille, qu’il avait quittée il y a plusieurs années, pour leur annoncer son décès prochain. Avec son argument typique des pièces de Jean-Luc Lagarce (si proche de Juste la Fin du Monde, dont elle constitue une forme de réécriture, mais aussi de J’étais dans ma Maison et J’attendais que la Pluie vienne), Le Pays Lointain apparaît, possiblement plus encore que les autres textes du dramaturge français, comme particulièrement autobiographique et testamentaire. Dernière pièce de l’auteur, publiée l’année même de son décès, elle fait l’objet d’une création par Christophe Rauck qui, pour l’occasion, a sollicité des auteurs et acteurs de l’École du Nord et a également inclus des extraits de deux autres textes de Jean-Luc Lagarce (son Journal et Nous les Héros), ce qui justifie le complément de titre donné au spectacle.
Non content de dérouler le canevas de la dramaturgie, Christophe Rauck joue donc volontiers sur l’imbrication de ces trois sources et, dès le début de la pièce, mêle les niveaux de discours et les dimensions narratives. Se lançant dans une perspective méta-théâtrale, une comédienne endosse le rôle de Jean-Luc Lagarce lisant des extraits de son Journal, d’autres comédiens présentent le(s) personnage(s) qu’ils vont interpréter par la suite, une autre actrice surgit sur le plateau, jouant Madame Tschissik, sorte de chœur antique (issue de Nous les Héros), qui va commenter l’action de manière assez décalée et drolatique. Compte tenu de ces simili-préambules, la pièce paraît mettre un temps infini à démarrer véritablement, passant par toutes ces circonvolutions, redoublées par les circonvolutions grammaticales ou dans l’expression des intervenants, dont les phrases paraissent interminables.
Assurément, les sentiments sont difficiles à exprimer, les mots s’entrechoquent chez les personnages et l’élocution s’en trouve bousculée. Plus encore, noyé sous les paroles de ses proches (frère, sœurs et mère), Louis ne leur dira jamais réellement ce qu’il comptait leur dire, s’en trouvant peut-être presque soulagé. Mais le spectateur ne peut s’empêcher de penser qu’en empilant les registres et les mises en abyme, en les soulignant par la présence de deux rangées de fauteuils de théâtre à cour et à jardin, en bordure de plateau, occupés par les comédiens lorsqu’ils n’ont pas la parole, trop de méta-théâtre finit un peu par tuer le méta-théâtre.
L’écriture de Lagarce résiste, malgré tout, à ce dispositif (trop ?) ambitieux, sachant qu’elle connaissait déjà, en elle-même, ces perspectives multiples. De fait, quand Louis revient dans sa famille biologique, il arrive accompagné de son autre famille, celle qu’il s’est constituée loin de son village de naissance : amants déjà morts, jeune disparu et amis divers, tous désignés de la sorte, sans que des prénoms ne leur soient attribués. Physiquement représentée sur scène, cette seconde famille se situe évidemment dans une logique autre que la première, sans que cette confrontation ne soit véritablement résolue au départ de Louis, dont on ne sait pas s’il clôt cette séquence allégé, serein ou déçu de ne pas avoir pu aller au bout de sa démarche. Cette indétermination, et la forme de mélancolie qui en résulte, s’offre alors au spectateur, libre de repartir avec ces réflexions en tête.
le 03/03/2020