Larry Kramer
Virginie de Clausade
du 08/09/2021 au 03/10/2021
Théâtre du Rond-Point,
Paris
Déjà saisies par le théâtre (la fresque Angels in America de Tony Kushner), les premières années de la décennie 1980 à New-York, avec l’apparition du SIDA et le début de mouvements associatifs revendicatifs, sont au cœur de The Normal Heart. Écrite en 1985, immédiatement jouée avec succès à Broadway, cette pièce n’avait jamais été montée en France, comme si notre pays s’attachait plutôt à la décennie suivante (avec Les Idoles au théâtre, Fiertés à la télévision ou Plaire, Aimer et Courir Vite et, bien évidemment, 120 Battements Par Minute, au cinéma). Cette création arrive un an après le décès de son auteur, le fondateur d’Act Up, Larry Kramer, qui avait, au préalable, été à l’origine d’une autre association (Gay Men’s Health Crisis) dont la naissance nous est ici narrée, en même temps que la montée en puissance du virus, entre 1981 et 1984.
Centré sur Ned Weeks, écrivain qui comprend très rapidement les risques encourus par la communauté gay, le spectacle oscille entre scènes à l’hôpital, au rythme des nouvelles contaminations, et réunions de l’association. S’affrontent alors deux visions de l’engagement : celle de Weeks, prônant un activisme et voulant politiser les enjeux, et celle de deux de ses camarades, préférant éviter toute culpabilisation en laissant chacun baiser comme il l’entend, pour profiter pleinement des acquis des luttes précédentes (Stonewall est régulièrement évoqué). Avec une efficace sobriété, la mise en scène de Virginie de Clausade figure alternativement l’hôpital, l’appartement de Ned ou le local associatif, tandis que des noirs entre chaque scène laissent une voix off égrener les dates et nombre de malades.
La traduction, vive et alerte, de la metteuse en scène, confirme que les mots utilisés sont eux-mêmes politiques (à l’image de l’emploi de tout le panel de synonymes d’ « homosexuels » qui, naturellement, prennent un tour différent en fonction de qui les emploie et quand). L’implacable enchaînement des malades et des morts (et encore, nous ne sommes qu’en 1981-84) résonne, en un sens, avec l’actuelle pandémie même si le parallélisme montre vite ses limites : le coronavirus a été identifié rapidement, la presse et les gouvernements réagissent, des vaccins ont été découverts en moins d’un an, etc…
Pas la peine, donc, de chercher des concordances avec aujourd’hui, la pièce se suffisant amplement à elle-même, d’autant plus qu’à la différence d’autres propositions artistiques citées plus haut, The Normal Heart a été écrite juste après les faits. Témoignage d’une urgence (à vivre, à s’engager, à se battre), ce récit « en direct » méritait assurément une telle création et, bien que la situation ait évolué, demeure nécessaire.
le 23/09/2021