du 25/09/2021 au 19/12/2021
Crédac,
Ivry-sur-Seine
Figure connue pour son travail cinématographique ou de vidéaste, Derek Jarman fut également musicien, comédien ou plasticien. C’est cette dernière facette, combinée à son travail filmique, que le Crédac documente avec la présentation de deux séries, effectuées par le britannique après avoir appris sa séropositivité en 1986. La grande salle du lieu regroupe, ainsi, les Queer Paintings, exécutées en 1992, tandis que les deux autres espaces contiennent des Black Paintings, peintes dans les six années précédentes. Dans chaque salle, en outre, on trouve projetés des films super 8 tournés au début de sa carrière par l’Anglais tandis que Blue, film d’une heure et quart réalisé en 1993, un an avant son décès, et alors qu’il a quasiment perdu la vue.
Quand on pénètre dans l’espace le plus vaste, aux baies vitrées obscurcies, les Queer Paintings semblent, à première vue, n’être que des coups rageurs de pinceaux, façon action painting. En s’approchant, on distingue, cependant, d’autres niveaux : en sous-face, des unes des tabloïds apparaissent, traitant de la représentations des homos et séropositifs au Royaume-Uni et ayant, donc, servi de support à Derek Jarman ; en surface, des mots sont tracés dans l’huile, entre slogans activistes et fatalisme face à la situation (le triptyque Love/Sex/Death). En parallèle, les tonalités utilisées (noir, rouge, marron, violet) font écho aux secrétions et humeurs pendant que l’épaisseur prise par l’huile sur la toile peut se lire comme une retranscription des excroissances et nécroses. L’œuvre rejoint ainsi l’homme et réciproquement, dans un geste totalement immersif et engagé.
Cette volonté de charger les peintures se trouve encore davantage dans les Black Paintings, comme s’il fallait contrebalancer l’extinction ou l’amaigrissement par la réalisation de créations dans lesquelles des objets sont apposés sur des petits châssis : bouts de bois, cailloux, objets en fer, miroir brisé (comme la vie brisée de Jarman ?) ou jouets se trouvent ainsi scellés sur la toile par de l’huile et du goudron. L’effet matière déjà généré par ces adjuvants eux-mêmes est alors renforcé, comme si l’enjeu était de perpétuer une matérialité par-delà l’existence terrestre de l’artiste. En regard de ces deux séries, les trois films super 8 sont tirés, par le commissariat, vers une interprétation mortifère, dans la continuité du travail pictural effectué entre 15 et 20 ans plus tard, comme si Derek Jarman avait eu la préscience de sa disparition prématurée, hypothèse peut-être un peu forcée mais qui ne limite assurément pas la réception de cette œuvre, ni la pertinence de son exposition en ce moment.
le 01/12/2021