Le Ciel de Nantes

 auteur

Christophe Honoré

 metteur en scène

Christophe Honoré

 date

du 08/03/2022 au 03/04/2022

 salle

Théâtre de l’Odéon,
Paris

 appréciation
 tags

Christophe Honoré / Théâtre de l’Odéon

 liens

Théâtre de l’Odéon

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Poursuivant plusieurs carrières en même temps (cinématographique, bien sûr, mais aussi lyrique avec ses mises en scène d’opéras), Christophe Honoré maintient pareillement son lien avec le théâtre. Il y a dix ans, nous avions pu rendre compte de Nouveau Roman, pièce dans laquelle les figures de ce mouvement littéraire se retrouvaient sur le plateau, dans un geste collectif que le Français perpétua quelques années plus tard avec Les Idoles, centrée sur les artistes aimés pendant sa jeunesse et disparus du sida (Lagarce, Guibert, Koltès, Daney). Sur un format assez voisin, Le Ciel de Nantes voit Honoré s’attacher à sa famille maternelle, dont six membres sont représentés en même temps sur scène, en faisant fi des âges et périodes, pour assister à la projection d’une proposition de film réalisé par l’auteur lui-même, joué par Youssouf Abi-Ayad.

Assis sur les fauteuils d’un vieux cinéma abandonné, les grands-parents de Christophe Honoré, ses oncles, tante et mère vont rapidement interpeller le créateur, interrogeant son travail et, dans un geste très pirandellien, solliciter un autre regard que celui prévu. La linéarité de la narration, débutée avec le bombardement allié sur Nantes en 1943, s’en trouve alors heureusement bousculée, pour laisser place à des fragments de souvenirs, rappelés par l’un ou l’autre. Des allers et retours se font entre la salle du cinéma et le film projeté en fond de scène ou bien les épisodes recréés dans des lieux (le logement HLM de la grand-mère), convoquant plusieurs registres et média, intégrant de la vidéo en direct ou préfilmée. Des ruptures de rythme apparaissent également, cassant le déroulement de certaines scènes pour offrir une chorégraphie un peu kitsch sur le Spacer de Sheila, par exemple. À l’inverse de Nouveau Roman, d’ailleurs, on relèvera, cette fois-ci, une excellente adéquation entre la bande-son et l’action puisque, de Depeche Mode au Velvet Underground, en passant par Sheila, donc, les chansons diffusées correspondent à l’époque du récit.

Si le risque narcissique, voire exhibitionniste, n’est pas toujours écarté (on a, à quelques endroits, l’impression d’assister à l’auto-analyse de Christophe Honoré), il faut reconnaître que ce dernier n’est pas dénué de courage. Ne s’épargnant pas, ni lui, ni ses proches, il ose même faire jouer sa mère par son propre frère, Julien Honoré, et, surtout, n’élude aucune zone d’ombre de sa famille (la torture en Algérie, les tourments psychologiques, les viols conjugaux, les femmes battues, les dépendances diverses, etc…). En retraçant la trajectoire de ces sept personnages, le spectacle suscite aussi bien de francs éclats de rire (notamment Jean-Charles Clichet, en oncle préféré de la grand-mère) que des quasi-larmes (quand Chiara Mastroianni, en tante dépressive et suicidaire, se trouve face public, ou lorsque Julien Honoré chante Les Yeux Au Ciel, écrite par Alex Beaupain et présente dans Les Chansons d’Amour).

Le Ciel de Nantes est, d’ailleurs, l’occasion pour Christophe Honoré de revenir sur son histoire familiale, mais aussi de tracer des ponts avec son histoire artistique : regard vers Les Chansons d’Amour, donc, présence sur le plateau d’une troupe avec laquelle il avait déjà travaillé pour ses précédents spectacles, diffusion d’essais pour le film qui ne s’est jamais fait dans lesquels on retrouve ses acteurs fétiches (Ludivine Sagnier, Anaïs Demoustier, Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps…). Cherchant ainsi à superposer ses deux histoires, Honoré cherche également la bonne distance, via son interprète sur le plateau : se mettant souvent à l’écart de l’action (fumant dans les toilettes, errant dans les coursives du cinéma, s’adossant à un pilier), il le laisse muet pendant plusieurs minutes, comme s’il regardait sa propre création et ses propres personnages et qu’il se demandait comment combattre le déterminisme qui paraît les frapper.

Très touchant, peut-être un rien trop long, Le Ciel de Nantes s’avère incontestablement un spectacle qui ne pourrait être autre chose que du théâtre vu sur scène. De fait : lu, il y manquerait l’interprétation et l’improvisation parfois (le soir où nous y étions, le sur-titrage permettait de constater que les acteurs débordent volontiers du texte) ; vu sur écran, il y manquerait l’incarnation de ces corps et la capacité à embrasser du regard tout le plateau. Assurément, une nouvelle réussite dans la carrière de celui qui, malgré quelques moments plus faibles, demeure l’un de nos créateurs favoris.

François Bousquet
le 07/04/2022

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