du 30/03/2022 au 21/08/2022
Maison Européenne de la Photographie,
Paris
Hervé Guibert / Larry Clark / Maison Européenne de la Photographie / Nan Goldin / Nobuyoshi Araki
Parmi les grandes thématiques prisées par les plasticiens et (voire, surtout) par les institutions et lieux d’expositions, l’intime et la représentation de l’être aimé figurent en très bonne place. À son tour, la Maison Européenne de la Photographie se saisit de ce sujet, dans une exposition au titre programmatique, et facilement déclinable puisque le parcours joue sur l’aspect musical : une « face A » avec des photographes historiques et assez connus (1950-2000) et, à l’étage du dessus, une « face B » avec des travaux plus récents (depuis 2000) et des noms moins évidents ; un partage exactement égalitaire (sept séries et artistes par niveau) et une bande-son, disponible sur les plateformes audio, avec des chansons dont le titre contient « love » ou « amour » (The Lovecats, L’Anamour, What the World Needs Now (Is Love), Le Temps de l’Amour, etc…).

Toutes issues des collections de la MEP, les séries montrées en « face A » placent assez hauts les standards et attentes. D’entrée, L’œil de l’Amour, de René Groebli séduit par sa sobre capacité à faire passer le regard aimant et élégant du photographe envers sa femme, souvent capturée de manière métonymique (une main, son cou, une partie de son dos), dans des draps blancs d’hôtel ou simplement vêtue d’une chemise tout aussi immaculée. La même forme d’admiration amoureuse se retrouve, plus loin, chez Emmet Gowin, voire chez Nobuyoshi Araki qui, chacun dans leurs noirs et blancs, ont su retranscrire l’attention portée sur leurs épouses. Deux séries d’Araki sont présentées : l’une réalisée pendant leur voyage de noces (Sentimental Journey), et l’autre quand celle-ci tombe malade puis meurt (Winter Journey). Sans voyeurisme, ce diptyque trouve une résonance dans le Thierry d’Hervé Guibert, suite de portraits du jeune homme qui servit aussi de sujet au Mausolée des Amants.
Un peu plus autocentré et, par suite, parfois gênant dans le regard un peu voyeur qu’il suscite, le travail d’Alix Cléo Roubaud sur son mari Jacques Roubaud, sert de transition à la dernière salle de la « face A ». Consacrée aux deux grandes figures que sont Nan Goldin et Larry Clark, celle-ci interroge, non pas sur la qualité des clichés exposés (la série Tulsa est toujours aussi forte, comme les couleurs saturées et la crudité de Nan Goldin), mais sur sa pertinence dans ce parcours. Alors que couples et êtres aimés et/ou désirés garnissent murs et cimaises de l’exposition, il s’agit, dans cet espace, de s’attacher à l’intimité entre amis, connaissances ou compagnons de (mauvaise) fortune. L’impression d’avoir, à tout prix, mis ces deux grands noms sur l’affiche pour attirer les visiteurs, sans pleinement penser leur cohérence dans le cheminement, se fait alors jour.
Ce sentiment perdure même une fois passé à l’étage supérieur, puisque les séries Foreign Affair de JH Engström & Margot Wallard ou Photographed Colors of Love de Lin Zhipeng (aka n°223) paraissent lorgner ostensiblement sur The Ballad of Sexual Dependency de Nan Goldin, sans transcender cet héritage. À l’inverse, on relèvera favorablement les recherches formelles de Sally Mann (utilisation d’une chambre photographique fabriquée en bois, conservation d’impuretés ou de brûlures sur les tirages comme des échos à la maladie qui frappe son mari, objet de Proud Flesh), du duo RongRong&inri (idéogrammes par les amants, l’un chinois, l’autre japonaise, directement écrits autour des photos) ou d’Hideka Tonomura (qui a noirci, a posteriori, tous les corps masculins des amants de sa mère, prise dans ses ébats adultères dans une chambre d’hôtel). Tout au long de l’exposition, demeure néanmoins le sentiment de la difficulté à inscrire, sur le papier photo, le sentiment amoureux autrement qu’en prenant un corps, la plupart du temps nu. Par définition impalpable et immatériel, ce sentiment amoureux est, naturellement, très difficile à identifier et à représenter, et Love Songs ne résout pas vraiment cette aporie.
le 21/06/2022