du 05/10/2022 au 02/01/2023
Centre Pompidou,
Paris
En visitant l’exposition annuelle consacrée aux quatre artistes nommés pour le Prix Marcel-Duchamp, elle nous apparut comme certainement le regroupement le plus intéressant vu dans ce format, depuis que l’ADIAF a opté, avec le Centre Pompidou, pour cette séquence collective plutôt que pour une présentation individuelle du lauréat. Cet engouement tient certainement au fait que les quatre plasticiens nous étaient connus avant d’entrer dans l’institution parisienne et que, hormis Philippe Decrauzat qui a une dizaine d’années de plus, les artistes montrés ici s’avèrent de la même génération (nés entre 1983 et 1986). Sans forcément chercher à dialoguer entre elles, les œuvres de ces quatre créateurs (deux femmes et deux hommes) nous parurent, au surplus, parfaitement témoigner de ce qui peut se pratiquer aujourd’hui, sans verser dans l’extravagant ou le tout-numérique : peinture, installation, vidéo et travail, entre sculpture et peinture, sur la forme du châssis.
Le parcours débute avec Giulia Andreani et son habituel gris de Payne, utilisé pour ses acryliques aux couleurs mi-sepia, mi-ardoise, un peu hors du temps dans leurs hauteurs de tons, mais résonnant assurément avec le contemporain dans leur sujet. Des portraits de figures historiques (saisies à l’âge adulte ou encore enfant) côtoient ainsi de grandes toiles horizontales voulant narrer la trajectoire et l’œuvre de femmes essentialisées et cantonnées à leurs fonctions maternelle et nourricière. Se montrant de plus en plus féministe dans son propos, depuis dix ans qu’on suit son travail, la jeune femme parvient à suivre ce chemin sans ostentation et en restant fidèle à son geste initial.

Tout aussi loyal à sa pratique et à son travail sur l’optique, Philippe Decrauzat livre ici une série de châssis mis en forme et peints, de sorte à créer quatre formes labyrinthiques dans lesquelles l’œil du visiteur se perd (mais pas complètement, nous ne sommes pas face à un ruban de Möbius), sans que cela ne soit désagréable. Même sentiment de confusion gentiment déstabilisatrice dans son installation filmique Replica, dans laquelle le Suisse rejoue une création de Mies Van der Rohe, entre projection d’un prisme lumineux, jeu sur les miroirs, la profondeur et la perception.
Ce trouble de la vision s’avère au centre de l’installation de Mimosa Echard. Lauréate du Prix pour 2022, la Française convoque objets et écrans et les dispose derrière un rideau d’eau, donnant l’impression au spectateur de sortir d’une auscultation de l’œil (ou d’une soirée trop arrosée, c’est selon). Ainsi empêché, le public ne peut ni lire les coupures de journaux, ni regarder les images défilant sur les écrans, et se voit, alors, renvoyé à une forme de désemparement face à cette impossibilité ou, plus certainement, à sa propre dépendance à ces différents supports. Possiblement le moins intéressant des quatre ensembles présentés, il est un peu dommage qu’il ait été récompensé, dans ce contexte au niveau élevé (alors qu’on a le souvenir d’années moins fastes où Mimosa Echard serait sortie du lot sans difficulté).
Jouant également avec notre regard habituel, Iván Argote a réalisé trois performances à Rome, Madrid et Paris, démantelant obélisques et statues pour les emmener en camion, au vu et au su de la police et de la population. Les films retraçant ces interventions sont projetés sur trois grands écrans, montrant trois plans qui donnent trois visions des mêmes scènes, qu’on regarde installé sur des modules en mousse aux formes semblables à celles de ces monuments s’ils s’étaient brisés. Tenant assurément du pop-activisme (on se doute que les sculptures ont été réimplantées, une fois les films terminés), ces actions veulent toutefois interroger notre patrimoine urbain, puisque les œuvres démontées constituent des représentations de domination ou des figures coloniales. Et c’est alors que le plasticien rejoint les mouvements revendicatifs des déboulonneurs, et que le créateur contemporain confirme sa captation en direct des mouvements sociétaux.
le 09/11/2022