du 18/09/2022 au 18/12/2022
Crédac,
Ivry-sur-Seine
Assez peu connaisseur ou féru de Marcel Proust, c’est sans véritables attentes qu’on se rendit au Crédac, pour voir une exposition tournant autour de la figure d’Albertine, ce personnage impertinent dont le narrateur de la Recherche tombe amoureux avant qu’il ne comprenne qu’elle préfère les filles. Plusieurs plasticiens contemporains (et quelques anciens) sont ainsi conviés à s’emparer de cette héroïne, soit délibérément soit par l’activation de leurs créations par Ana Mendoza Aldana, commissaire du parcours.
En pénétrant dans la plus grande salle du centre d’art, une certaine crainte existe de se trouver face à quelque chose de vaporeux, éthéré, voire un peu affecté (ce que nous a toujours un peu semblé caractériser l’œuvre proustienne). Les tons violets et pastels des rideaux d’Anne Bourse, les aquarelles de Marie Laurencin, l’installation de Marc-Camille Chaimowicz (un tapis et quelques coussins sur une estrade) et la veste de soie aux motifs de vagues de Mélissa Boucher émargent ainsi à cette catégorie, propositions un peu trop évanescentes. Mais, à bien y regarder, des aspects moins lisses transparaissent, « queer » dirait-on aujourd’hui : les dessins de la série Tom Girl de G.B. Jones (qui reprend le style de Tom Of Finland avec des femmes en lieu et place des motards bodybuildés), les sculptures de Cécile Bouffard aux excroissances suggestives, le rideau fait de cheveux de Pauline Boudry et Renate Lorenz.
L’exposition s’inscrit alors dans un double mouvement de revendication : féministe, bien sûr, mais LGBTQ+ aussi puisqu’il s’agit de redonner une pleine place à Albertine, lesbienne assumée que la critique a trop souvent vu comme un possible décalque d’un impensé homosexuel de Proust qui aurait voulu traduire son propre penchant pour les garçons à travers ce personnage (comme si un personnage lesbien ne pouvait exister que de biais, en tant que travestissement d’un refoulé gay).
Dans cette lignée, au fur et à mesure de la visite (dans des salles assez intelligemment nommées La Chambre, Le Miroir et Hétérotopies), les œuvres se chargent d’un poids politique, pour conduire jusqu’à cette série de dessins de deux amantes iraniennes (Tirdad Hashemi et Soufia Erfanian qui décrivent leur quotidien et le rejet dont elles ont fait l’objet dans leur pays d’origine. Si la première salle agit donc comme un véritable portrait fragmenté d’Albertine (un peu trop littéralement, même), les deux autres renvoient le spectateur à sa propre condition, pouvant lui-même devenir un personnage grâce à une estrade performative mise en place par Marcel Devillers ou à une série de photographies argentiques imprimées sur des miroirs par Mélissa Boucher.
le 29/12/2022