Ana Vaz
du 20/11/2022 au 27/11/2022
Cinémathèque Française,
Paris
Après le départ d’Elsa Charbit (restée pour seulement trois éditions, dont une donnée uniquement en ligne), c’est une direction collégiale qui a pris le relais à la tête des Entrevues de Belfort. Dans la continuité d’un pli déjà pris ces dernières années, cette situation a conduit les sélectionneurs à marquer encore plus leurs choix autour de formes courtes (un seul long-métrage sur douze dépassait l’heure et demie) et d’une certaine radicalité des films choisis, travaillant des partis pris formels forts, possiblement au détriment d’une véritable structure narrative. La présentation, lors de la reprise parisienne du palmarès, des deux Grands Prix traduisit bien cette impression.
Rangé dans la catégorie des courts et moyens métrages alors qu’il dure 59 minutes, Koban Louzoù (La Cabane et le Remède) se présente tel un « documenteur », ce registre entre fiction et documentaire, tourné comme le réel (gros grain de l’image, personnages saisis sur le vif, souvent hésitants dans leurs interventions) mais avec des aspects quasi-fictionnels (présence de Virgil Vernier en chef d’orchestre d’une petite communauté qui retape une ferme à la campagne, personnages incarnés). Dans sa volonté de retracer le quotidien de ce groupe, Brieuc Schieb pose des héros assez stéréotypés : le jeune homme un peu dans son monde, voire simple d’esprit, la jeune femme d’origine guadeloupéenne forte en gueule, la femme abîmée par la vie, et la jeune oie blanche qui les rejoint au début du film, relais évident du spectateur.
L’utopie qui semble gouverner la congrégation montre rapidement ses limites, mais le film les assume par un traitement suscitant le rire du public : dirigisme et règles du quotidien posées par le propriétaire (horaires de lever à respecter, durée des douches à réduire), moquerie gentille de personnages un peu ridicules (ce même propriétaire qui écoute, en slip au coin du feu, Nothing Else Matters à fond), caractère infini de l’entreprise de réhabilitation du bâtiment, etc… Pour autant, la durée étendue de ce moyen-métrage, lauréat du Grand Prix André S. Labarthe, n’apparaît pas comme absolument nécessaire, les différents ressorts étant vite saisis, sans qu’une véritable évolution ne soit présente. Associée à une interrogation sur le statut même du chantier, liée au statut même du film du Français, cette remarque témoigne des quelques carences du projet.
Partie du confinement et du retour des animaux dans les villes, pour faire le constat qu’en fait, c’est la ville qui a, progressivement, pris de la place et a forcé la nature et les animaux à reculer, Ana Vaz a réalisé un documentaire d’une heure et quelques minutes où tout un bestiaire nous est présenté. Opossums, tamanduas, moufettes, hiboux, lémuriens, renards sont ainsi montrés, errant à la lisière de Brasilia, entre deux constructions d’Oscar Niemeyer, ou bien ramassés par des secouristes et emmenés à l’hôpital. Le filmage en gros plan de la Brésilienne joue volontiers sur l’anthropomorphisme des bêtes : tête de macaque, mains palmées, pattes avant du tamandua, etc…
Cependant, le propos d’Il fait nuit en Amérique (É Noite na América) se trouve perturbé par quelques scènes où c’est la réalisatrice qui gêne la nature, telle cette séquence de gros éclairage dans les yeux d’une chouette, pour voir ses pupilles se dilater et se rétracter. Ce passage est suivi d’un contre-champ où le projecteur nous est montré plein cadre pendant plusieurs dizaines de secondes. Mais, nous faire passer pour des bêtes de foire vient-il véritablement excuser le fait de l’avoir fait subir à un animal juste avant ? On peut en douter.
Au-delà, la radicalité plastique du film (son très travaillé, image 16mm sautant, nuit américaine, absence ou presque de parole et de fil de récit) s’épuise, dans une forme qui finit par se retourner contre le long-métrage, et faire douter de la pertinence de sa démonstration et de son respect de la nature : des grondements se font ainsi entendre alors que le ciel est clair, l’autoroute urbaine se trouve sous-éclairée mais pas les lieux où sont les animaux, etc…
Date de sortie :
– Il fait nuit en Amérique : 21 février 2024
le 12/12/2022