Thomas Demand : Le Bégaiement de l’Histoire

 date

du 14/02/2023 au 28/05/2023

 salle

Jeu de Paume,
Paris

 appréciation
 tags

Jeu de Paume / Thomas Demand

 liens

Jeu de Paume

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Croisées dans les couloirs du métro ou sur des affiches, les images de Thomas Demand intriguaient : photographies ? dessins ? peintures ? créations numériques ? Exposé en majesté sur les deux niveaux principaux du Jeu de Paume, le Munichois y déploie une soixantaine d’œuvres qui permettent de répondre à cette question : il s’agit de photographies de maquette, reconstituant en papier et carton des scènes représentatives ou des instantanés du quotidien.

Tout au long d’un parcours remarquablement scénographié (des papiers peints, conçus par l’artiste lui-même, sertissent plusieurs salles, des cloisons complémentaires délimitent des espaces signifiants tels une chambre d’hôtel ou une cabine de bateau arrondie), le public peut ainsi apprécier la technicité et la minutie de créations au rendu d’autant plus impressionnant qu’elles bénéficient souvent de grands tirages chromogènes Diasec. Fabriqués en papier et carton, les objets, meubles et éléments naturels qui peuplent ses maquettes (réalisées à l’échelle 1 et toujours dénuées de présence humaine) prennent des atours à la fois très réels (dans un jeu de mimétisme délibéré), mais aussi un peu factices (aucune aspérité, des angles bien droits, un caractère lisse de chaque surface, une forme de standardisation générale). Ses aptitudes peuvent cependant conduire Thomas Demand à se faire parfois un peu trop ostentatoire, à l’image de Grotte / Grotto, immense grotte parsemée de stalactites et stalagmites, ou de cette forêt dont il nous est bien précisé qu’elle a été réalisée à partir de 270 000 feuilles d’arbres faites en papier, cherchant trop ouvertement l’effet « whaouh ! ».

À ces démonstrations, on préfèrera les vidéos (tout aussi impressionnantes) réalisées en stop motion, recréant l’effet d’une tempête sur l’intérieur d’un bateau de croisière, ou bien le mouvement de ballons de baudruche tenus au sol par des rubans accrochés à une pince à linge. Saisissants d’habileté, ces petits films laissent poindre une forme de non-maîtrise et de soumission aux aléas naturels plutôt bienvenue.

Folders
(courtesy de l’artiste)

Convoqués dès l’intitulé de l’exposition, le doublement du propos et le jeu sur l’auto-réflexion trouvent un nouvel élan dans certaines créations quand les maquettes de papier figurent, précisément, des objets en papier. La mise en abyme se voit adjoindre une couche supplémentaire, transportant le visiteur dans des vertiges « méta » : Folders rejoue une conférence de presse dans laquelle Donald Trump avait exhibé des dossiers bien garnis, censés le dédouaner de toute difficulté, mais les journalistes n’avaient pas eu le droit de consulter ces chemises cartonnées, laissant planer l’idée que les feuilles étaient en fait blanches ; Atelier recrée une photo prise par Thomas Demand dans l’atelier d’Henri Matisse, dans lequel des chutes de papier jonchaient le sol, et Büro / Office montrent une salle de la Stasi, emplie de chemises elles aussi reconstituées (comme pouvaient l’être certains dossiers à charge, à l’authenticité toute relative).

Avec ces œuvres-ci, comme avec celles dans lesquelles il réactive des lieux symboliques, mais dépourvus de présence humaine (la passerelle aéroportuaire par laquelle Jean-Paul II est descendu sur le tarmac de Berlin juste après la réunification allemande, la salle de bains où fut trouvé mort un président de Land allemand en 1987), le photographe démontre qu’il est, non seulement, un plasticien extrêmement convaincant, mais aussi qu’il ne se limite pas à un ouvrage de petit malin, ingénieux et débrouillard, sachant se parer d’un discours plus politique et concerné. Cette dernière caractéristique se dévoile également dans la série Refuge, consacrée à la chambre occupée par Edward Snowden dans un hôtel russe, où chaque élément (du téléphone au détecteur de fumée) semble espionner le lanceur d’alerte.

Vue de l’exposition (série The Dailies)

Plus prosaïque, enfin, sa série The Dailies voit l’Allemand reconstituer des petits riens capturés dans la rue (cendrier, laisse de chien accrochée à un lampadaire, gobelet coincé dans un grillage métallique…), dans un geste qui nous fait nous interroger sur notre propre condition : si tout peut être ainsi rejoué, le monde qui nous entoure est-il véritablement réel ? ou bien sommes-nous, tel le héros de The Truman Show, des acteurs sans le savoir d’une grand pièce en carton-pâte ?

Itinérance de l’exposition :
  du 1er août 2023 au 1er janvier 2024 : Musée d’Israël - Jérusalem
  du 16 juin au 15 septembre 2024 : Museum of Fine Arts - Houston
  du 30 novembre 2024 au 9 mars 2025 : Taipei Fine Arts Museum - Taipei

François Bousquet
le 04/05/2023

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