du 13/05/2023 au 12/11/2023
Château des Ducs de Bretagne,
Nantes
De part et d’autre de la cour du Château des Ducs de Bretagne, deux bâtiments accueillent des expositions : dans celui situé à l’est, les propositions temporaires permettent de retrouver des thématiques ayant un lien avec l’histoire de Nantes (on y a aussi bien vu une passionnante rétrospective sur le rock nantais, qu’un regard sur l’esclavage), tandis que les édifices situés à l’ouest abritent le Musée d’Histoire de Nantes, retraçant l’évolution de la ville. C’est au sein de ces espaces que Barthélémy Toguo est convié à dialoguer avec le fonds muséal, pour installer une vingtaine d’œuvres, en résonance avec les thématiques portées par le lieu, et notamment celles autour du passé colonial de la cité ligérienne, et de la « question noire ».
Les nombreuses encres sur toiles du Camerounais présentent, ainsi, des personnages non réalistes : jambes infinies, tronc coupé, mains et pieds sphériques, têtes ornées de cornes. Au-delà de l’aspect quasi-fantasmagorique, ces peintures permettent d’interroger sur l’image de l’homme africain et ses représentations occidentales, véhicules de clichés et lieux communs aux relents paternalistes, voire colonialistes. Mais l’Afrique, c’est aussi le lieu où de nombreux virus se propagent davantage qu’ailleurs : de hauts vases rappellent, alors, les ravages d’Ebola.
Encore plus politique, Barthélémy Toguo livre deux installations qui démontrent qu’au XXe et XXIe siècle, les enjeux de racisme et de discrimination sont toujours prégnants : Black Lives Always Matter portraitise dix jeunes hommes afro-américains tués par la police ces dernières années, deux pistolets en bois pendant devant les aquarelles rougies, et le parcours se clôt par Strange Fruit, qui occupe toute la dernière salle du Château, avec ses branches d’arbres, sa corde suspendue à l’une d’elles, ses disques vinyles et ses chiens en arrêt, prêts à bondir au cas où le pendu voudrait s’enfuir (car il s’agit bien de documenter la célèbre chanson de Billie Holiday, relative aux lynchages dans le sud des États-Unis, qui donne son nom à l’installation).
Souhaitant partager l’invitation faite par le Château, Toguo a convié d’autres plasticiens à ses côtés, dont les créations dialoguent aussi bien avec ses propres œuvres qu’avec l’esprit des lieux. Les femmes de Monica Toiliye sont, ainsi, étêtées ou privées de leurs troncs, alors qu’elles semblent prêtes à enfanter, pendant que Jean-François Boclé s’attache au « code noir » (ce petit livre, édicté par Louis XIV, pour réglementer la vie des esclaves) sur de grands tableaux noirs sur lesquels des articles de ce code sont écrits à la craie, pour former des silhouettes humaines, là encore plus ou moins complètes. Enfin, Kara Walker, dont on connaît le travail et l’attachement à l’héritage esclavagiste combine collage d’un personnage afro-américain et gravure ancienne d’un champ de bataille (Bank’s Army Leaving Sinmsport) et présente un photogramme d’un de ses films réalisés à l’aide de marionnettes à mains.
Particulièrement pertinente dans son propos, l’exposition trouve, avec une salle sur trois qui contient une œuvre contemporaine, un juste rythme (ce qui n’est pas toujours aisé lorsqu’il faut s’insérer dans un parcours muséal préexistant) ainsi qu’une excellente capacité à questionner le présent à la lumière du passé.
le 19/09/2023