16/03/2024
Dynamo,
Pantin
Au cœur d’un mois de festival dense et riche (avec, à nouveau, deux grands plateaux de six ou neuf concerts), trois dates de Banlieues Bleues 2024 avaient retenu notre attention. Toutes regroupées sur une semaine, ces propositions débutaient par une « carte blanche à Sonic Protest », alors que Sonic Protest venait d’annoncer la fin de ses activités, après vingt éditions d’un festival auquel on n’a participé que rarement, mais dont la programmation a toujours intrigué. On s’en souvient parfaitement : une semaine avant le premier confinement, la Dynamo était déjà remplie pour une soirée co-organisée par Banlieues Bleues et Sonic Protest. Pour cette édition, c’est sur la moitié du samedi que se tenait le plateau, débuté à 16h30 avec une performance d’étudiants, encadrés par Anna Holveck, pour une vingtaine de minutes donnée dans la salle et au cours de laquelle le public fut invité à participer.
Le temps d’enlever les chaises et de positionner un piano à queue au centre de l’espace, et on put revenir dans cette même salle, pour assister au duo AGNel/dANG ou, comme le dit joliment un voisin, une pièce « à deux corps et quatre mains ». Postées toutes deux derrière le piano, Sophie Agnel et Barbara Dang livrèrent un concert de piano préparé en direct (dit « piano étendu »), avec un gros travail de manipulation au fur et à mesure, particulièrement porté sur les cordes de l’instrument : tapées du plat de la main pour faire des rythmiques, pincées pour produire des aigus, frottées avec divers ustensiles, détimbrées, etc… Pendant que l’une de leurs mains jouait des notes, l’autre main actionnait les cordes, ou alors une des musiciennes s’occupait du clavier et l’autre du corps du piano. Improvisée, leur prestation était donc très physique, les musiciennes passant l’une sous l’autre, ou l’une derrière l’autre, pour se relayer dans les graves et les aigus. Musicalement, les sons heurtés alternaient avec des fragments sonores, entrecoupés d’appuis singuliers et contemporains.
Avec leurs longs manteaux élimés, leurs valises défraichies d’où ils tirent toutes sortes d’objets fatigués et leurs barbes grises, les deux compères de 300mA tiennent largement des Vladimir et Estragon de Samuel Beckett. Assis au milieu du hall de la Dynamo, ils étaient donc entourés d’un grand nombre d’accessoires, à même de les aider dans la production d’une musique électroacoustique : cymbale cassée, kalimba rafistolé, plaque de cuivre usée, harmonica hors d’âge, cümbüs désaccordé, mini-accordéon raccommodé, gros ressort corrodé, etc… Avec un marteau et une tige, une batterie se créa sur la valise de Jean-François Plomb ; avec deux gros élastiques et un cône métallique, une rythmique put naître et avec du bricolage, un univers apparut, hors du temps, traversé de samples et lectures de Damien Grange. Possiblement un peu trop long, ce concert se montra néanmoins visuellement captivant.
Tout autant passionnant dans son dispositif, le set de Clément Vercelletto se tint au même endroit, dans ce foyer de la Dynamo de plus en plus rempli (aucune place, ou presque, n’était en vente au guichet). Les affaires de 300mA ôtées, le Français put positionner au sol de gros tuyaux, serpentant depuis un souffleur et une interface MIDI, et alimentant divers tubes (tuyaux d’orgue isolés, appeaux à oiseaux, grosse flûte) installés verticalement. Dénommée « L’Engoulevent », son installation produisit une suite de notes permettant la mise en place d’un tapis sonore sur lequel le musicien vint, déambulant au milieu de son attirail, ajouter des notes de cornemuse, afin de constituer une variété de bourdon vernaculaire, au volume sonore de plus en plus poussé.
De retour dans la salle, la pénombre prédominait pour assister au concert du duo formé par Delphine Dora et Anaïs Tuerlinckx. Alors que la première opérait vocalement, dans des quasi-psalmodies dans une langue un peu indéfinissable (entre latin et anglais), la seconde jouait de sa « boîte à cordes » (grosse caisse en bois, garnie de cordes de piano pouvant être frappées ou pincées). Force réverbération était posée sur les productions des deux jeunes femmes, de même que des traitements saturés paraient la voix de Delphine Dora, par ailleurs marquée par une intonation et une diction particulières, faites de voyelles très ouvertes. Pour sa part, Anaïs Tuerlinckx jouait de l’archet ou de la brosse sur ses cordes, donnait des coups sur la caisse de sa boîte et livrait des sons plutôt séduisants. Pourtant, l’interaction entre les deux manquait, la musique ne soutenant pas spécialement le chant ou les modulations de chacune ne correspondant pas à l’autre. Sur la durée, le timbre de Dora devint même un peu déplaisant, tandis qu’on aurait aimé davantage de lumière dans la salle, et une disposition autre (la scène occupait le fond de l’espace, et non pas son centre) pour pouvoir, visuellement, mieux apprécier le travail de Tuerlinckx.
Poursuivant un mouvement de balancier impeccablement réglé (les sets débutèrent tous à l’heure), on revint dans le foyer pour voir Timothée Quost, assis sur un tabouret, une trompette vintage à la main, dont le pavillon fut enfoncé sur un long micro. Joué de manière effrénée ou détimbré, tapé par une baguette ou tapoté des doigts, l’instrument donnait des sons bruts et expérimentaux, relayés par quelques grelots agités près du micro ou des cris donnés directement par le Français dans le bec de sa trompette. Très physique, cette prestation confirma qu’à Sonic Protest, le spectacle était autant visuel que musical, voire parfois plus visuel que musical. Sur cette réflexion, nous quittâmes la Dynamo, faisant l’impasse sur les quatre dernières propositions de la soirée, et clôturant notre relation avec Sonic Protest… mais pas avec Banlieues Bleues.
le 20/03/2024